Comment expliquer que l’acte de manger soit passé d’une activité partagée avec d’autres à une activité bien souvent solitaire? Sociologue, urbaniste et auteur du livre publié en 2005, Le mangeur hypermoderne, François Ascher, émet l’hypothèse suivante : motivé par une quête d’autonomie, le mangeur contemporain s’individualise, il fait de son alimentation une activité sur mesure. Quelques inventions l’ont accompagné dans cette individualisation :
- Le TV-dinner ou plateau-télé, inventé en 1953. Alors qu’il se voulait au service du repas familial (pour libérer la femme du poids de la préparation des repas) il a plutôt contribué à la déstructuration de celui-ci. Son inventeur lui attribue même la transformation des maisons : l’intégration de la cuisine au salon et l’éventuelle disparition de la salle à manger.
- La boîte à lunch, qui permet, si désiré, le repas en solitaire devant son ordinateur.
- Le réfrigérateur, qui rend possible l’achat et la conservation de produits frais par une personne seule.
- Le combo produits congelés et micro-onde, qui rend accessibles à des personnes seules des mets élaborés.
- Les restaurants, qui permettent de manger ce que l’on veut quand on le veut.
« La société contemporaine ne cesse d’inventer des moyens d’alimentation susceptibles de contribuer à l’accroissement de l’autonomie, de l’indépendance, de l’intimité, voire de la solitude », dit Ascher. Cela dit, il précise que le mangeur moderne n’élimine pas toute forme de commensalité, son individualisation s’accompagnant de nouvelles socialisations. Des fêtes, organisées autour du partage de nourriture, s’inventent, reviennent à la mode, se développent, s’institutionnalisent. Des petits ou grands événements (départs à la retraite, 5 à 7 entre collègues, baptêmes, mariages, etc.) s’organisent autour de nourriture ou breuvages et ponctuent le quotidien. Et pour plusieurs, le repas du samedi soir est un incontournable; on se regroupe pour partager un repas souvent spécial ou plus élaboré.
Par Geneviève Beauregard
Source : Ascher F. Le mangeur hypermoderne. Odile Jacob ed. 2005.