Une formule pour le moins inusitée aux Journées annuelles de santé publique a été tentée pour la table ronde de la thématique « Communiquer pour changer les habitudes de vie » : un croisement entre « Tout le monde en parle » et « Bons baisers de France ». Réal Morin, président du Bureau de soutien à la communication en santé publique a accueilli les invités à tour de rôle et entamé une conversation avec eux, tout en invitant la salle à se joindre aux discussions. Complices, les participants ont joué le jeu en applaudissant l’arrivée des invités au son de la musique. Du direct à sa plus pure expression, puisque les invités ne connaissaient pas à l’avance les questions posées par l’animateur.
Voici une courte présentation des invités ainsi que l’essence des propos qu’ils ont tenus.
Marie-Claude Lortie
Chroniqueuse et critique gastronomique à La Presse depuis plus de 20 ans, Marie-Claude Lortie est également co-auteure de deux livres sur l’alimentation, avec la nutritionniste Guylaine Guèvremont : Mangez – Un livre antirégime, prominceur, progroumandise publié en 2006 et Manger, un jeu d’enfant publié en 2008. Dans ses écrits, elle porte un regard critique à l’égard de la santé publique, du discours santé et anti-obésité, le trouvant normatif et moralisateur. Elle s’inquiète également du « nutritionnisme », idéologie qui imprègne le discours des médecins et nutritionnistes et qui enrichit l’industrie agro-alimentaire.
« La population connaît les messages nutrition. » C’est ce que croit Marie-Claude Lortie, qui est d’avis que la santé publique doit changer son discours et adopter un ton moins paternaliste. S’appuyant sur des résultats d’études, elle rappelle que les enfants sont connectés sur leurs signaux de faim et de satiété dès leur naissance. Or, cette connexion, qui permet de manger selon ses besoins, se perd bien souvent en vieillissant. C’est de ça que l’on devrait parler, selon elle, et non pas des « 5 fruits et légumes par jour » que tout le monde connaît. Chez les jeunes, elle est convaincue que la promotion de la saine alimentation passe d’abord par une nourriture saine bien apprêtée servie à l’école. Oust! le brocoli surbouilli!
Raymond Massé
Professeur titulaire au département d’anthropologie de l’Université Laval, Raymond Massé explore, dans le cadre de ses recherches, les enjeux éthiques auxquels est confronté le système de santé publique. Il est l’auteur de plusieurs articles et ouvrages, dont celui qui a retenu notre attention : Éthique et santé publique : Enjeux, valeurs et normativités paru en 2003.
En réponse à Mme Lortie, Raymond Massé a souligné qu’il est du devoir de la santé publique d’informer la population et de lui suggérer l’adoption de saines habitudes de vie sans que ce soit du paternalisme outrancier. Faut-il répéter les messages? Bien entendu, puisqu’il y a toujours de nouvelles générations à informer, a-t-il dit. Pour M. Massé, la santé publique est porteuse de valeurs qui doivent cohabiter avec d’autres valeurs. La défense et la promotion de « bonnes manières de vivre », qui se faisaient autrefois de la balustrade des églises, se font du haut des tribunes de la santé publique. En d’autres mots, la santé publique a remplacé les curés, commentait l’animateur. C’est indéniable, répondit M. Massé. À la question « doit-on s’inquiéter de la présence “normale" de l’alcool dans certaines émissions du dimanche soir? », Raymond Massé répond « Ne voyons pas des débats éthiques partout ».
Lise Renaud
Professeure au département de communication sociale et publique de l’UQAM en éducation à la santé, Lise Renaud dirige également le Groupe de recherche Médias et santé. En tant que promotrice de la santé, elle s’intéresse notamment aux médias et plus spécifiquement aux liens entre les acteurs médiatiques et ceux de la santé publique. Elle s’interroge sur les mécanismes favorisant le développement et l’intégration des normes en matière de santé.
Dans son enthousiasme habituel, Lise Renaud a tenu à nuancer les propos de M. Massé. Dans des études menées par le Groupe de recherche Médias et Santé, on a bien constaté que dans les téléséries, rares étaient les scènes de repas en famille et les produits consommés se résumaient essentiellement à du café et des boissons gazeuses. Un travail effectué auprès des scénaristes a commencé à porter fruit et on remarque, de plus en plus, que certains personnages de téléromans adoptent de saines habitudes de vie au petit écran : ils mangent à table et non sur le pouce; ils font, avec plaisir, de l’activité physique. Cette valorisation des saines habitudes de vie auprès des Québécois est très encourageante selon elle.
Claude Giroux
Coordonnateur de la recherche à la Direction des communications du ministère de la Santé et des Services sociaux, il défend une approche qui arrime la recherche aux différentes étapes de développement des campagnes sociales. En ce sens, il s’intéresse à l’amélioration des méthodes évaluatives de celles-ci.
Interrogé sur le développement des campagnes sociétales, Claude Giroux en profite pour aborder son cheval de bataille. Il est primordial de mener une bonne évaluation avant d’entreprendre une campagne. Qui dit évaluation, dit aller rencontrer et questionner son public cible dans son contexte de vie ou de consommation, entre autres. Il souligne au passage la pertinence de la segmentation des publics. À vouloir rejoindre tout le monde, on ne rejoint souvent personne. Mais il en profite pour relater une expérience récente. Interrogés sur les bénéfices d’une activité physique, des individus ciblés par une éventuelle campagne de promotion ont essentiellement relaté des expériences sensorielles : il faisait beau, le paysage était superbe, on était bien tous ensemble. On est loin des molécules et des effets protecteurs !
Par Geneviève Beauregard, Irène Langis et Réal Morin