Publié en 2002, Penser l’alimentation : Entre imaginaire et rationalité, a été écrit par Jean-Pierre Corbeau et Jean-Pierre Poulain. Le premier est professeur de sociologie à l’Université de Tours en France et le second, socio-anthropologue et membre du comité scientifique de l’Observatoire Cniel des Habitudes Alimentaires (OCHA).
À partir d’une trentaine de portraits, de récits de fêtes et de situations de partage, les auteurs analysent la relation entretenue avec la nourriture. Voici quelques traits que l’on peut dégager de cette analyse.
Le réconfort des produits laitiers et l’attachement aux produits locaux
Une association marquée des produits laitiers et du beurre au réconfort, au retour aux sources, à la campagne se dégage des propos des personnes interviewées. L’identification et l’attachement aux fromages de la région d’origine, ainsi qu’au beurre pour les Bretons, est palpable. C’est le cas notamment de …
Josette, 44 ans, artiste peintre, qui consomme beaucoup de beurre, affirmant ne pas pouvoir s’en passer puisqu’il affirme son identité bretonne.
Brigitte, 46 ans, ouvrière, qui sert toujours du Morbier et du Mont d’Or, fromages de sa région, à ses invités pour faire découvrir son terroir.
Le gras et ses différentes représentations
Trois logiques d’imaginaires sont associées au gras. Une première, où il est vu comme un désir de revanche sociale, d’exorcisme de la famine. Une deuxième dans laquelle il est craint et fui pour des raisons médicales et esthétiques. Le comportement lipophobe est particulièrement marqué pour le beurre. Le gras végétal, l’huile d’olive, est à l’inverse valorisé. Selon la troisième logique, le gras sera considéré différemment selon le contexte de consommation : banalisé dans un contexte festif, il sera plutôt diabolisé dans un contexte ordinaire, soit dans la cuisine familiale ou la cafétéria de l’entreprise. Une ou l’autre de ces logiques se dégagent des propos de…
Delphine, vendeuse de 22 ans du Sud-Est, qui mange des yaourts ou du fromage blanc à 0 % qui lui font du bien.
Claire, 29 ans, lipophobe, qui remplace le beurre par la margarine, est fascinée par le régime méditerranéenne et ne cuisine qu’à l’huile d’olive, qui lui semble diététique.
La gestion de poids et la culpabilité associée à la « gourmandise »
D’autres propos illustrent les manœuvres tentées pour gérer son poids, ainsi que les émotions négatives associées à cette gestion, par exemple...
Dorothée, parisienne âgée de 25 ans, qui, pour maigrir, dit manger de tout, un peu moins, et supprimer toutes les boissons alcoolisées.
Claire, 29 ans, « complexée du trop », qui prend plaisir à manger, mais dit, par ailleurs, vouloir mettre un terme à sa gourmandise parce que ce n’est pas bien.
La médicalisation de l’alimentation, bien présente dans le discours de plusieurs personnes interviewées, dont…
Germaine, 76 ans, qui insiste sur l’importance des fromages allégés, des yaourts, des fruits frais auxquels elle associe des arguments santé.
Ces portraits, ainsi que les autres rapportés dans l’ouvrage, sont ceux de Français, certes, mais à bien des égards, ils rappellent les mangeurs québécois et le contexte dans lequel ceux-ci évoluent. Dans le paysage médiatique québécois, la médicalisation de l’alimentation est omniprésente; l’émission Kampaï! à Radio Canada, scénarisée autour de cette idée, en témoigne d’ailleurs. La préoccupation à l’égard du poids, voire la préoccupation excessive, n’est pas que l’apanage des Français; 60 % des Québécoises ont tenté de perdre ou de contrôler leur poids en 2008. Finalement, les publicités québécoises sur le lait donnent à penser que celui-ci n’est pas source de réconfort que pour nos cousins français.
Comment les mangeurs d’aujourd’hui pensent-ils leur alimentation? Cet ouvrage tentait de répondre à cette question comme le rappelle Poulain en conclusion. Une chose est claire : l’acte alimentaire est complexe de par sa nature bio-psycho-anthropologique. La pluralité des mangeurs témoigne également de cette complexité; tous n’entretiennent pas la même relation avec l’alimentation et en chacun cohabitent une pluralité de logiques et d’attitudes. La sociologie de l’alimentation peut-elle aider à comprendre les mangeurs de qui on sait bien peu de choses? Sûrement.
Consulter également les extraits de l’entrevue que Claude Fischler, sociologue, a accordée au Bureau le 9 février 2009.
Par Geneviève Beauregard
Source : Corbeau J-P, Poulain J-P. Penser l'alimentation. Entre imaginaire et rationalité. Éditions Privat; 2002.